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FOCUS
: Les
lois de l’exploitation indépendante • L’attribution
hiérarchique des emplacements de production B) Les processus de coordination et de régulation
de la Mineria informelle • Les caciques : des droits informels de
production au droit formel d’exploitation C) Les
conditions de l’exploitation minière informelle |
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Les
lois de l’exploitation indépendante
Malgré « l’absence » de production officielle, le commerce des émeraudes en brut et en taillé a pris une grande ampleur depuis quelques années, et les quantités proposées n’ont jamais été aussi importantes sur le marché. Les exportations de pierres ont ainsi connu une spectaculaire augmentation de plus de 100% en 1993, par rapport aux chiffres officiels de l’année précédente. D’où vient donc cette production supplémentaire ? Pour Eduardo Chaparro Avila, directeur de Mineralco, ce n’est certes pas la découverte de nouvelles veines qui peut expliquer cette recrudescence du produit. Ce phénomène est, d’après lui, essentiellement dû au processus de légalisation dans lequel semblent entrer progressivement les producteurs et les exportateurs de la gemme.
« Ceux qui dans le passé étaient des guaqueros ou des illégaux
sont maintenant les entrepreneurs de l’État, ce qui facilite la production[1]
. » Cette déclaration est lourde de sens. L’État, confronté à la réalité de la situation dans les exploitations minières a donc choisi de reconnaître officiellement ceux qui, hier, étaient considérés comme des pilleurs de ressources en marge de la légalité, et leur a offert une absolution administrative. Les guaqueros, les seuls concernés par ces politiques de lutte contre l’informel dans l’industrie des émeraudes, ont donc tous pu profiter de cette offre autant soit peu qu’ils en aient eu les moyens effectifs. C’est malheureusement mal connaître cette catégorie d’exploitants. Rares sont, en effet, les mineurs indépendants disposant de telles ressources. L’informel n’a donc pas pour autant disparu des zones de production, la fièvre de l’enguacarse[2] étant toujours aussi obsédante pour ces candidats à la fortune. Les dirigeants des compagnies interrogés témoignent toujours d’une importante production parallèle (entre 60 et 70% du total d’après le gérant de Tecminas) et d’un marché informel florissant qui échappe encore d'une manière incompréhensible aux attraits de la formalité. Malgré la clôture de certaines zones de production, les exploitants indépendants sont nombreux, plusieurs dizaines de milliers, et n’entendent pas si facilement être évincé des profits gigantesques de la filière. Seuls les principaux protagonistes de la guerre verte, ceux qui défendaient alors avec tant d’acharnement leurs propres intérêts dans la production de l’émeraude, ont donc pu se hisser au statut d’exploitants officiels, profitant ainsi de la grande mansuétude de l’État. Ceux-là ont eu de la chance de se sortir vivant des affrontements, des exécutions sommaires et des expéditions punitives qui ont ensanglantés les mines durant ce qui restera la plus impitoyable période de l’histoire de l’émeraude colombienne. Ils en étaient d’ailleurs les principaux histrions et pour certains, l’intransigeance et la cruauté constituèrent non seulement d’efficaces boucliers contre la violence, mais également fondèrent les voies de l’ascension sociale. Pour les autres, les guaqueros désargentés, ceux qui n’ont pas su, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu tirer parti de la guerre, la paix est déjà une victoire. Il leur reste maintenant à se battre pour conserver le droit de la guaca pris entre la marteau et l’enclume, entre les tout-puissants barons des mines et l’État qui les a consacré comme tels. A) Une société de classes Malgré les efforts du Gouvernement et des compagnies privées pour l’éradiquer, la Mineria informelle est une forme de production persistante qui n’a pu jusqu’à présent être jugulée que temporairement, et en recourant chaque fois à des moyens extrêmes[3]. Seule une partie de la production esméraldifére est donc effectivement assurée par des compagnies sous concessions officielles, même si ces dernières ont tendance à surestimer volontairement le chiffre de l’exploitation parallèle pour dissimuler leur propre participation aux réseaux informels qu’elles ont créés et qu’elles entretiennent. En dépit de ce déflateur, l’exploitation informelle demeure importante et vivace, et assure actuellement plus de 30% de la production totale d’émeraudes brutes selon nos propres estimations. Ainsi, par rapport à la superficie octroyée en gestion à Mineralco pour les émeraudes (730.000 hectares), seulement 0,15 %, soit 995 hectares, sont sous contrats légaux d’exploitations, le reste des gisements étant exploité de manière informelle, en dehors de toute réglementation ou contrôle administratif (mais pas de toute règle), si la localisation géographique permet l’accès aux sites miniers. Sur le seul site de Muzo-Quipama, entre vingt et trente mille mineurs indépendants (guaqueros, quebraderos, lavatores de tierras) travaillent donc librement en dehors de toute législation (mais non de toute règle) cherchant les précieuses émeraudes dans le fleuve de boue descendant à l’aplomb de la mine officielle. C’est dans la zone stratégique de « Las Animas » rebaptisée la Catorce par les petits exploitants, que se concentre l’essentiel de l’activité purement informelle (c’est à dire non soumise à l’autorité officielle de l’État ). En effet, la mine officielle ne stocke pas dans une zone inaccessible ou protégée les tonnes de calcite esméraldifére issues des explosions d’exploration des coupes. Ces débris sont « lavés » par l’eau déversée par les réservoirs de la mine (pour permettre aux ouvriers de trier les plus gros bruts d’émeraudes), puis rejetés par les bulldozers au bas du site minier, de la montagne vers le Rio Minero. Cette opération, le tambre, s’effectue périodiquement, provoquant au bas de la mine l’affluence massive de mineurs indépendants venus tenter leur chance à coup de pelles dans les traces boueuses laissées par les engins de la mine officielle. Cédant au fantasme de l’accumulation rapide, les guaqueros cherchent désespérément les précieuses gemmes qui presque aussitôt trouvées, seront vendues aux négociants (esmeralderos) attendant patiemment sur le bord de la saillie. C’est également en ce même endroit que se répartissent les gardes armés employés par la compagnie officielle - Tecminas - chargés de préserver la fragile paix qui semble régner sur le site depuis la fin de la guerre des émeraudes, et d’empêcher surtout que les guaqueros ne remontent trop haut dans le fleuve de boue noire dévalant de la mine. • L’attribution hiérarchique des emplacements de production Malgré le climat de violence et d’insécurité régnant dans les districts miniers, nul n’est épargné par la fièvre verte qui poussent des hommes d’horizons très différents à tout sacrifier pour l’attrait de la fortune rapide. Médecins, avocats, ouvriers, prêtres, policiers, militaires ou élus locaux, toutes les catégories socioprofessionnelles se confondent sous la noirceur des flots boueux de la quebrada. Tous partagent la même envie obsessionnelle d’enguacarse ; mais l’exploitation informelle n’en est pas pour autant démunie de toute règle, chacun y trouve son propre espace déterminé en fonction de son statut, de ses appuis personnels ou de sa témérité. Les places dans la Catorce obéissent ainsi à une loi stricte de répartition hiérarchique. À l’apic de la mine officielle, ce sont les employés de Tecminas qui cherchent, hors de leurs heures de travail pour le personnel administratif, et un jour par mois en alternance pour les ouvriers. Un emploi à la mine est en ce sens une aubaine ; malgré l’austérité des conditions de vie sur le site et le salaire modeste compensant mal la séparation pour trois semaines de l’employé et de sa famille, ce que l’on peut gagner pendant ces heures de travail personnel peut excéder largement le revenu mensuel. Cet intéressement décidé gracieusement par le comité directeur de la mine est une politique volontariste essentiellement motivée par la volonté de réduire les détournements de production imputables au personnel minier. Cependant, cette prime constitue une compensation certaine de la morosité d’une telle existence, même si elle semble ne pas provoquer exactement l’effet escompté. Il existe néanmoins un code qui réglemente cet avantage particulier : les pierres trouvées doivent être vendues au patron qui les paiera bien sûr à un prix inférieur au cours du marché. De plus, la possibilité d’encaguarse n’est pas indépendante de la hiérarchie de la mine, et il arrive souvent qu’après la passage des cadres, les premiers invités à la chasse au trésor, rien ne reste à la venue du tour des employés, sinon de la petite qualité. Mais quand la mine colorie, seuls les ouvriers sont sur le site, et ce que l’on peut voler en échappant à la vigilance du contremaître est sans commune mesure avec l’inégale compensation dont la direction les a gratifiés. Par contre, il faut se montrer prudent et éviter d’être trop bavard, surtout si ce sont de très belles pierres propres à susciter l’envie et à inciter au chantage. Dans les mines, l’issue pour ce genre de problèmes est bien souvent la mort, et après la jubilation de la fortune soudaine vient fréquemment la déconvenue de la sanction extrême. Quelques dizaines de mètres au dessous de la mine, ce sont les policiers chargés de la surveillance du site qui eux aussi tentent leur chance. Changeant tous les trois mois, ils savent qu’ils disposent de peu de temps pour espérer gagner plus que leur modeste solde de fonctionnaires. Et ils entendent bien profiter de cette opportunité qui pourrait leur rapporter les revenus d’une vie en quelques coups de pelles chanceux. Cependant, être nommé à Muzo ou à Otanche est une promotion à double tranchant. Dans les districts et les villes minières, nombreux sont ceux à avoir déjà eu des problèmes avec la justice, et malgré la surveillance des gardes de la mine et l’interdiction de porter des armes, les règlements de compte sont courants et souvent meurtriers. À Coscuez, « quelqu’un que l’on surprendrait armé mais sans permis de port d’arme et, pire encore, muni d’un émetteur radio, risquerait de se voir condamner jusqu’à sept ans de prison[4] ». En fait, les arrangements à l’amiable sont toujours possibles et souvent, une vingtaine de millions de pesos au chef de la brigade suffise pour éviter l’incarcération. Les pots-de-vin font partie de la règle du jeu ; de toute façon, aucune force de l’État en présence dans les mines ne possède effectivement le pouvoir et les moyens pour désarmer totalement les sites de production. Au moins peuvent-ils de cette manière là éviter la prolifération des armes parmi les guaqueros. Pour les leaders des mines, la pratique est similaire ; à chaque nouvelle escouade de policiers, les caciques viennent exposer au commandant les tracasseries auxquels ils souhaiteraient se soustraire pour éviter que ne surgissent des difficultés dans le fragile climat social de la région. Rituellement, quelques millions de pesos pareront à ces éventualités et rendront plus confortables les relations entre employés publics et employés des mines, pour la paix de tous et surtout dans l’intérêt de chacun. À Muzo, les policiers se voient même octroyer le droit de chercher en amont de la quebrada, ce qu’ils font quotidiennement par équipes de deux pendant que les gardes armés privés de Tecminas se chargent eux de réguler le flot des guaqueros et d’opérer à la sécurisation de la zone. Au dessous de ces mineurs somme toute atypiques, ce sont les estropiés et les handicapés physiques suites à des accidents survenus dans les exploitations, qui disposent du droit d’encaguarse. Quelques mètres plus bas, en dernière position dans cette échelle hiérarchique du microcosme minier que représente le flot de boue descendant de l’exploitation de Muzo-Quipama, se concentrent les milliers d’autres mineurs indépendants ; les guaqueros sans « grade », venus dans les mines pour échapper à la pauvreté urbaine ou pour rompre avec leur médiocre qualité de vie, travaillant seul ou en familles, à leur propre compte ou pour le compte d’un petit patron. De loin, les plus nombreux et certainement les plus désespérés. En provenance de tous les milieux et de toutes les catégories socioprofessionnelles de Colombie, c’est une population flottante hétéroclite de plus de trente mille personnes (et plus dans les périodes de gran tambre) qui se répartie sur le trajet des déchets miniers expulsés par la compagnie. La concentration des informels diminue bien sûr avec l’éloignement de la source, mais la lutte est intense pour savoir qui occupera le haut de la saillie. Les derniers arrivés sont relégués au plus bas, et seuls les plus anciens dans la Catorce bénéficient des premières places.
Malgré tout, les heurts entre guaqueros sont fréquents et la concurrence est
sauvage. Les chances de trouver des gemmes s’amenuisent considérablement au
fur et à mesure que le cours de boue s’étend ; il n’est donc pas rare
que des disputes éclatent entre des mineurs revendiquant le droit de creuser
plus haut ou prenant à partie les gardes de la compagnie officielle. Les
jours de gran tambres, à l’approche des fêtes saintes comme Noël
ou Pâques, la situation peut devenir très vite incontrôlable. Les guaqueros
se disputent à coups de pelles le privilège de fouiller en premier dans les
traces profondes des bulldozers évacuant les flots de terre détrempée. Les
hommes se pressent juste derrière les chenilles, jouant des coudes pour
conserver leur place et scrutant désespérément le sol à la recherche de la
color. Que l’un d’entre eux crie : « Pinta ! », ça « colore »,
et aussitôt, la rage et l’envie peuvent se lire dans les yeux des autres au
moment même où les plus proches se jettent, pelles en avant, pour profiter
de l’aubaine de la découverte. Dans ces circonstances, les hommes de
Tecminas ont fort à faire : il faut empêcher les bagarres et contrôler les
chaînes humaines qui semblent s’accrocher aux chenilles des bulldozers
oeuvrant, indifférents, au danger d’une telle progression. Les coups de
fusils à ras de tête en guise d’avertissement sont fréquents. Ils découragent,
en principe, quiconque à ne pas transgresser les règles de la guaqueria édictées
et gérées par la compagnie officielle. Il ne faut pas remonter trop haut
dans la cascade de l’aguardiente, c’est une des principales conditions de
l’exploitation indépendante. Certains ont trop souvent payé de leur vie
une telle audace. Les autres sont plus circonspects, et acceptent de ne se
contenter que des déchets de l’exploitation officielle, même si certains
jours d’affluence, la tentation est grande de chercher plus avant la gota de
aceite[5] qui fera la fortune du guaquero. La totalité de la production des émeraudes colombiennes ne provient donc pas essentiellement de l’exploitation des mines gérées par Mineralco. Les nombreuses exploitations informelles se sont principalement développées à proximité des grands sites producteurs comme Coscuez ou Muzo, pour ensuite se concentrer en majorité au bas de la concession de Tecminas. En effet, chacun y est libre, suivant certaines règles informelles, de tenter sa chance et d’exploiter les flux de résidus stériles rejetés par la mine officielle. Par contre, depuis deux ans, les guaqueros ont pour ainsi dire disparu du site de Coscuez où résidaient auparavant plus de 30% des informels. Maintenant clôturée pour éviter toute pénétration, les petits producteurs indépendants peuvent cependant encore y travailler, s’ils disposent d’une autorisation, en fait une sous-concession, accordée par les caciques régissant la zone de production. Ce genre d’arrangement est relativement courant, et donne lieu à un paiement en production brute (de l’ordre de 50%), directement négocié entre l’intéressé et le commanditaire du pouvoir local. Ces coupes non-officielles font le plus souvent l’objet d’une exploitation en tunnels plus ou moins bien équipés suivant l’importance et la qualité de la production effectivement extraite. Actuellement, on compte ainsi une douzaine de concessions informelles non officiellement enregistrées et sur lesquelles, nous ne disposons pratiquement d’aucune information. Malgré les restrictions imposées au travail informel, il n’est pas rare non plus, qu’après cinq heures du soir, une fois la nuit tombée, le chantier officiel soit envahi par les guaqueros, pelles sur l’épaule, cherchant avec l’énergie du désespoir parmi les fragments de roche dure et noire les précieux bruts d’émeraudes. Cette production non-officielle n’est cependant pas libre au sens de la guaqueria du bas de Muzo-Quipama ; les guaqueros sont tenus de contracter eux aussi un droit de production auprès du cacique dont seul le consentement intéressé pourra valider l’exercice. Ce système permet de canaliser le flux sans cesse grandissant des candidats à la fortune, et d’éviter les désordres sociaux pouvant potentiellement être engendrés par une importante population flottante de mineurs sans activité. L’exploitation informelle se perpétue donc malgré le processus de légalisation activement prôné par l’administration des mines, et en dépit des dirigeants de certaines sociétés minières qui désireraient sans conteste l’éradiquer définitivement. Mais le nombre des guaqueros, quebraderos et lavatores de tierras est déterminant de leur influence sur le climat social des régions minières, et chaque restriction des droits immémoriaux de la guaca donne lieu à de vives contestations et des désordres sociaux qui peuvent rapidement dégénérer. De ce fait, la production informelle est tolérée, mais réglementée par des codes de comportement et des règles de production, impulsés et administrés parallèlement par les compagnies officielles. Ces normes ont pour principale fonction, la préservation de la fonctionnalité économique des concessions, par l’instauration d’une paix relative dans des régions depuis toujours caractérisées par une anarchie productive violente et destructive. Cette régulation informelle des gisements est d’ailleurs foncièrement nécessaire, l’expérience ayant prouvé qu’en dehors de l’instauration d’un compromis fixant les termes de l’entente entre les sociétés officielles et les producteurs informels, il ne pouvait régner que le chaos dans les districts miniers. En ce sens, les guaqueros constituent également un groupe de pression qui tend actuellement à s’organiser en syndicat défenseur des droits des petits producteurs. Ce groupe négocie la fréquence des tambres, et incite les gros exploitants à ne pas s’approprier « la part réservée au peuple » malgré les droits conférées par leur position officielle. De nombreux élus populistes soutiennent d’ailleurs fermement cette action au niveau politique, arguant de son importance économique stratégique pour les classes pauvres, et espérant se forger ainsi une clientèle électorale qui permettra la reproduction de leur pouvoir politique. L’État, dans l’incapacité d’assumer son rôle en terme de créations d’emplois ou de débouchés économiques, est également réduit à tolérer cette réalité. À l’image de l’exploitation du diamant à Mbuji Mayi, au Zaïre[6], la puissance publique se trouve dans une configuration de tolérance forcée vis-à-vis de cette économie informelle fondée sur la richesse générée par l’émeraude et rompue à préserver contre tous les avantages de l’exploitation « sauvage ». L’État se doit donc de préserver la nation d’un conflit intérieur dont il serait à coup sûr le grand perdant, et qui pourrait remettre potentiellement en cause les compromis institutionnels qui configurent et stabilisent le système. Il évite en ce sens de forcer l’application textuelle du Code des Mines et consent à l’existence de cette informalité dans la production des émeraudes colombiennes, en faisant reposer la responsabilité de l’action sur les dirigeants miniers dont le pouvoir d’influence in situ n’a d’égale que leurs fortes capacités d’incitations aux normes productives qu’ils établissent. • Les différenciations de l’activité productive informelle Malgré le caractère technique rudimentaire de l’exploitation informelle, la production indépendante peut également se différencier, et donnait lieu ainsi à des rapports de production sensiblement distincts. La grande majorité des guaqueros travaille seul, mais il n’est pas rare de voir des familles entières se partager à tour de rôle le labeur au bas de la mine. Hommes, femmes, enfants, tout le monde est mis à contribution en alternance, du lever du jour à la tombée de la nuit. Chacun recherche bien sûr le profit maximal dans l’activité, la gemme qui, non seulement va permettre d’entériner la stratégie de reproduction simple de la famille, mais qui, de plus, permettrait d’accumuler suffisamment de capital pour pouvoir songer à investir dans un autre domaine. Individuellement, les membres de la famille sont peu ou pas du tout rémunérés. À part pour certains irréductibles, la guaca est avant tout une manière alternative d’accéder rapidement à un certain niveau de revenus susceptible d’autoriser un changement d’activité, l’ouverture d’une tienda par exemple. Les coûts de production sont difficilement estimables. En conséquence, la maximisation du taux de profit sur la vente des gemmes trouvées dans la quebrada est un élément essentiel de perpétuation de l’activité. La marge doit être positive et la plus importante possible, compte tenu de la faiblesse de la fréquence des découvertes. L’accumulation à fin de changements techniques ou d’extension du champ de l’activité est très limitée en raison même de la nature du labeur. Les inputs se composent au strict minimum d’une pelle, d’une paire de bottes de caoutchouc et d’un petit marteau, ce qui ne nécessite que peu d’investissements. Le type de rapports sociaux au bas des mines constitue également une autre limite à l’accumulation, un changement technique et un changement de la taille de l’activité ne pouvant se réaliser qu’avec l’accord du leader local, et entraînant de ce fait des coûts supplémentaires de corruption. Ce type de contrats informels est cependant envisageable, certains mineurs pouvant devenir petits patrons s’ils possèdent préalablement le matériel nécessaire pour une extraction plus efficace des minéraux, et surtout la connaissance consolidée de la clientèle au bas de la mine pour s’insérer formellement dans les réseaux de production informels organisés par les caciques. L’accumulation conforte dans ce cas une stratégie simple de maximisation sociale. L’entrepreneur devra également s’assurer les services de pajaros[7] qui se chargeront d’organiser la protection de la petite exploitation. Cette stratégie demande non seulement une grande capacité d’investissement, mais aussi l’entrée dans de vastes réseaux de relations où les barrières sont importantes et les ennemis nombreux, compte tenu du caractère exclusif de ce genre de contrats informels. Rares sont donc les guaqueros à pouvoir y accéder, mais dans une telle configuration, différents types de contrats de production sont envisageables. Le petit patron auto-proclamé peut employer d’autres guaqueros en leur fournissant le matériel nécessaire, pelles, pioches et surtout un compresseur amenant l’eau à la pression au bas de la mine (motobombas) si l’exploitation est à ciel ouvert, ou plus rarement des étais, l’électricité et des conduits d’aération si cette dernière s’organise en tunnels. Dans ce cas, les employés de la micro-entreprise ainsi créée seront tenus de remettre la totalité de la production journalière au patron, et ils sont rémunérés au prorata de leurs découvertes selon un taux négocié personnellement au préalable. Il peut également louer son matériel à une équipe de mineurs indépendants contre une fraction négociée du total de la production de gemmes dans la journée. Dans ce cas de figure, sa part n’excédera pas 30% du total de la production brute, et elle fera également l’objet d’une négociation personnalisée éminemment reconductible et réappréciable. Certains petits patrons peuvent également profiter de coupes plus hautes en amont de la mine (cortes) accordées officieusement par la compagnie officielle en sous-concession (non déclarées bien sûr) contre un versement de 50% du total de leur production. Ce genre de contrat sans être anecdotique n’en est pas moins peu répandu, car seul des agents nourrissant des relations proches avec les barons des émeraudes (souvent d’anciens employés des mines ou des caciques locaux) peuvent profiter de ce genre d’offres. Dans ce cas, la production informelle se développe sur le territoire même donné en concession légale par Mineralco à la compagnie dirigeante, ce qui la rend d’ordinaire de bien meilleure qualité et bien plus rémunératrice que celle réalisée au bas de la mine dans les déchets « stériles » de la production officielle. Les ententes sont donc toujours possibles entre les différents intervenants en dépit de la diffusion d’un programme précis de gestion des ressources minières impulsé par le ministère des mines au travers de son agent, Mineralco. Les règlements de l’administration concernant l’attribution des concessions sont de ce fait passablement détournés au profit exclusif des caciques et des compagnies officielles afin de satisfaire à une préoccupation à la fois économique et sociale. En effet, malgré le grand élan de rationalisation de la production, chaque leader opérant dans les mines se doit avant tout de satisfaire sa clientèle en dispensant des faveurs à ceux qui dépendent de lui. Par ce biais, il dispose d’un véritable pouvoir de régulation de l’activité qu’il exerce en substitution de l’État, interprétant les règles établies par le gouvernement central suivant les nécessités de la pérennité de l’exploitation minière et de la maximisation de ses propres intérêts individuels. NB : Ce texte est issu d'un travail personnel. Merci de me citer si vous l'utilisez. |