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FOCUS :
Les
lois de l’exploitation indépendante • L’attribution hiérarchique des
emplacements de production B) Les processus de
coordination et de régulation de la Mineria informelle • Les caciques : des
droits informels de production au droit formel d’exploitation C) Les
conditions de l’exploitation minière informelle |
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B) Les processus de coordination et de régulation de la Mineria informelle Qu’on ne s’y trompe pas : malgré l’apparent désordre régnant dans les régions minières, tous les intervenants en présence poursuivent un même objectif, celui de satisfaire et de maximiser leurs intérêts individuels, une ambition qui leur permet d’assumer leurs convictions humaines individuelles profondes sous contrainte néanmoins du contexte dans lequel elles prennent naissance et objet. Cependant, la multiplicité des comportements en présence et les différences entre les logiques des acteurs individuels nécessitent à n’en point douter la définition et l’application de procédures de coordination et de règles pour réduire l’incertitude due aux éléments contextuels. La pérennité de l’exploitation minière nécessite donc logiquement l’installation d’une certaine coordination entre les agissements et les actes des multiples catégories d’agents présents sur les sites d’extraction et dans le processus de production de l’émeraude. De ce fait, et compte tenu du rôle des structures sociales comme facteur causal dans la détermination des actions individuelles, il y a fort à parier que les termes réels de l’action collective résultent plus d’une interprétation des procédures conventionnelles antérieurement adoptées par rapport aux aléas et singularités de l’environnement changeant, que de la simple application mécanique de normes immuables et péremptoires. La multiplication des branches d’activité informelles le prouve, car les règles qui y prennent naissance et qui assure la coordination des agents utilisent toujours le dispositif réglementaire étatique comme cadre primordial de référence (nous y reviendrons). À ce titre, la physionomie particulière de l’exploitation de l’émeraude colombienne où formel et informel sont si étroitement liés dans la configuration, montre peut être trivialement que la coordination entre les logiques contradictoires des agents ne peut se réaliser en dynamique sans l’application de procédures d’organisation et de dispositifs collectifs propre à réduire l’incertitude quant à l’avenir de la production sur les sites. Les règles officielles qui définissent le cadre légal de la production font, comme nous l’avons déjà vu, l’objet d’une interprétation de la part des principaux entrepreneurs présents dans les zones d’exploitation. Mais, il ne faut pas pour autant oublier que les autres agents qui n’ont pu accéder à un tel statut et demeure dans une « complète » informalité, sont eux-aussi doués d’une capacité d’exégèse, puisque la modification du cadre normatif de référence ne les a pas contraint à s’aligner. Ces différentes logiques interprétatives sont donc toujours éminemment susceptibles d’engendrer des conflits d’interprétation entre tous les acteurs impliqués dans l’exploitation de la ressource. Il s’ensuit que pour assurer la coordination dynamique, il devient nécessaire de fixer de nouvelles règles comprises comme « des procédures de traitement des conflits d’interprétation[8] » afin de permettre une régulation coordonnée de l’ensemble. C’est donc le pouvoir des différents intervenants qui permettra de déterminer les fondements de ces normes de comportement et d’assurer la régulation du système ainsi défini. Nous avons déjà abordé analytiquement deux acteurs primordiaux de la configuration, l’État et les sociétés sous contrats d’exploitation, et constaté l’existence de degré de liberté, de marges de manoeuvre et de tolérance dans la coordination officielle attestant de la rationalité limitée des intervenants en présence. Il reste donc à nous intéresser plus spécifiquement aux agents purement informels de la production pour comprendre comment se définie, s’organise et se régule la production parallèle, de quelles manières s’opère la conjonction des rationalités interprétatives et des représentations croisées des différents agents en présence, et surtout dans quels termes elle est susceptible d’engendrer et de maintenir une dynamique générale de l’exploitation. Pour cela, il nous faudra donc adopter une approche sous l’angle du pouvoir car c’est seulement en ces terme que nous pouvons repérer efficacement les agents qui jouent un rôle primordial dans la révision ou la réinterprétation des cadres d’action à l’origine des procédures réelles de coordination dans les mines.
• Les caciques : des droits informels de production au droit formel d’exploitation « Les colombiens maintiennent que l’émeraude appartient à celui qui la trouve ». Malgré l’existence indubitable d’un Code des Mines théoriquement péremptoire, nul acteur de la filière n’accepte donc de se conformer explicitement et strictement aux normes administratives censées régir la production et le commerce de l’émeraude dans le pays. Cet état de fait est non seulement une des conséquences de la faiblesse de l’engagement de l’État dans la gestion des ressources minières, une intervention qui fut aussi tardive que timide dans ses modalités d’expression, mais également le résultat de la rationalité interprétative des agents en présence. À ce titre, la maîtrise complète des forces locales autonomes qui caractérisaient déjà à l’époque la régulation des sites, aurait sans conteste supposé l’intronisation d’un système refondateur contraignant, propre à approfondir l’institutionnalisation des relations droits-devoirs entre individus et à réprimer la liberté interprétative des agents vis-à-vis des normes centrales. Cependant, la physionomie singulière du contexte social et politique de ces régions a toujours attesté d’une résistance à la pénétration des méta-règles institutionnelles de la puissance publique, une force qui tient non seulement à la persistance inconditionnelle de rapports fortement personnalisés entre les individus que l’arsenal réglementaire public a indéniablement du mal à contraindre, mais également à la nature excentrée, éloignée et difficile du contexte environnemental lui-même. En effet, au fur et à mesure du développement d’une société locale axée autour de la production de l’émeraude, il semble que les régions minières très difficiles d’accès et coupées du centre politique et économique du pays, ne se soient que très succinctement et partiellement intégrées dans l’espace national. La dilution de l’autorité de l’État dans les affres de l’éloignement géographique laissa donc de nombreuses régions trop excentrées, libres de l’uniformisation sociale imposée par la définition du cadre normatif national. Cette dysharmonie caractéristique d’un système politique central faible n’a donc suscité qu’imparfaitement l’extinction des liens de solidarité clanique et leur remplacement effectifs par des conventions institutionnelles englobantes et dépersonnalisées. Malgré l’accomplissement des standards modernistes de la société et le développement de la division économique du travail, le système local colombien a conservé une structure alvéolaire segmentée, comme le prouvent le maintien de certaines autonomies locales et l’autorité qu’y conserve souvent la tradition[9]. Fondamentalement, on peut donc dire que l’organisation sociale présente de ces régions n’a pas été créé de toute pièce, mais transmise en partie des modèles qui l’ont précédée. Nul étonnement si elle marie des caractéristiques organiques modernes de conformation aux règles de soumission définies au niveau général à des formes plus traditionnelles de domination sociale résultant de la persistance de la structure segmentaire et qui viennent relativiser l’application stricte de la nouvelle donne. L’histoire troublée de ce jeune pays ne sait pas véritablement singularisée par le développement d’un pouvoir central prééminent aussi incontestable qu’incontesté, titulaire d’un modèle supérieur susceptible de conditionner parfaitement le contexte social ex abrupto et ex cathedra. Il n’y a donc rien de particulièrement surprenant dans le fait que l’incertitude engendrée par l’évolution historique des structures de domination et la relativité de leur application au niveau territorial aient permis le maintien de formes locales d’autorité en la personne des chefs de clans ou « caciques ». Si, auparavant, ils assuraient la gestion pleine et entière de leur région d’influence en l’absence d’organes administratifs efficaces répondant aux attentes populaires, leur charge s’inscrit plus contemporainement dans le contrôle des relations entre le centre névralgique de l’administration publique et leur clientèle locale dont ils défendent les intérêts primordiaux. Dans le cadre des zones d’émeraudes, la situation est sensiblement similaire même si les objectifs poursuivis par les caciques divergent un peu de leurs préoccupations coutumières de simples intermédiaires entre les individus au niveau local et l’État territorial. En plus d’assurer la liaison entre les attentes de leurs clientèles et les volontés centrales, ces derniers ont également en charge la régulation de l’organisation locale et la coordination des relations économiques et de production sur les sites où ils exercent leur influence. Non qu’ils soient pourvus d’une certaine supériorité technique sur les capacités organisationnelles de l’institution d’État ou des compagnies officielles, mais plutôt parce qu’ils en partagent historiquement la charge avec les autres sources de pouvoir, et que leurs clientèles organisées en puissants réseaux sont aussi nombreuses en volume qu’imprévisibles en actions. Dans un climat où on put se développer les mouvements les plus frénétiques et anarchiques d’exploitation sauvage, les caciques sont donc très tôt apparu comme les initiateurs opportunistes (leurs descendants ou leurs successeurs) d’un système partiel suffisamment stabilisé pour permettre la satisfaction des intérêts de leurs clientèles dans une région où régnaient traditionnellement incertitude et méfiance : en ce sens, ils représentent une source de pouvoir de coordination, somme toute partielle, conditionnelle et intéressée certes, mais propre néanmoins à réduire l’incertitude dans la passation des contrats personnalisés et à fixer l’application de normes comportementales. Car qui dit modèle caciquiste dit aussi système d’éthique, principes et règles de coordination : les réseaux d’influence sont ainsi pourvus de leur propre structure de fonctionnement et d’organisation, et de leurs propres termes de contrôle, d’incitations et de répression. Les caciques contribuent ainsi à l’initialisation d’une certaine structure sociale et économique, un système organisé pourvu de normes de production et de codes de comportement dont ils sont à la fois les fondateurs et les garants. Dans l’environnement de l’action, la définition locale de conventions et de règles consensuelles fondées sur le principe de la parole donnée et de la confiance peut certes apparaître comme sous-optimale car elle ne garantit pas le succès durable de la coordination, mais fait néanmoins autorité dès lors qu’elle est ressentie comme profitable par les agents présents sur les sites (reconnaître l’autorité d’un cacique et entrer dans une organisation en réseau permet de diminuer les coûts individuels de protection de l’activité) et qu’elle permet un réajustement de la coordination en cas d’insuccès. Le pouvoir des caciques est donc à l’origine d’une double nature : social dans un premier lieu, car la clientèle inféodée leur donne une représentativité et un poids qui justifie leurs interventions sur la maîtrise, la coordination et le contrôle du contexte environnemental ; économique dans un second lieu, car leur intéressement direct ou indirect à l’activité de production et la mise en oeuvre de leurs compétences techniques (humaines, commerciales) pour l’organisation justifie la création d’une quasi rente organisationnelle qu’ils s’approprient comme rétribution de leurs influences régulatrices sur la coordination sociale et l’organisation productive des sites. Ne nous méprenons pas cependant : les chefs locaux, dépositaires d’un pouvoir discrétionnaire partiel certain et d’un pouvoir de négociation non moins évident, ont principalement acquis une telle prépondérance économique et sociale grâce au pouvoir financier généré par l’exploitation de l’émeraude, et non en fonction simplement de leur charisme. Car, rares étaient en fait les grands propriétaires fonciers dans les mines ou les familles influentes, mais beaucoup plus courantes furent les fortunes subites dues à la découverte chanceuse et inespérée d’un riche filon par un guaquero plus téméraire que les autres. Hormis la richesse, les prestigieuses trouvailles amenaient la reconnaissance sociale, ou tout au moins le pouvoir de l’acheter et de se protéger des convoitises. Malgré tout, assumer une position de cacique demandait souvent plus que l’apparat de la prospérité pour se prémunir de l’appui d’une communauté légitimant alors par son choix l’autorité et la reproduction de ce pouvoir parallèle. À l’origine, cette reconnaissance impliquait en plus obligatoirement des prises de position franche passant par le contrôle politique et social de la région concernée et la défense des intérêts propres de la communauté. Il faut dire que le système étatique en voie d’institutionnalisation de l’époque s’y prêtait particulièrement bien. En effet, la centralisation longtemps excessive du pouvoir politique n’autorisait alors aucune participation réelle des divers groupes sociaux en présence à la définition du système économique de production et des règles de l’administration. L’attitude prédatrice et autoritaire de la puissance publique était quant à elle par contre vigoureusement ressentie dans le système minier traditionnel, les tentatives de réglementation s’insérant souvent en force dans le contexte sans égard pour les structures sociales et les us et les coutumes d’une formation parallèle dépendante exclusivement de l’exploitation quasi hiératique de l’émeraude. En réponse à cela, le caciquisme se présenta donc également comme une alternative à l’ascendance incontestable d’un pouvoir politique central sans considération pour les groupes de guaqueros travaillant en dehors de toute législation depuis plusieurs années. Il facilita dans un premier temps, l’accès des revendications des communautés locales au niveau de la puissance administrative de l’État en personnalisant l’interlocuteur de la guaca. En pure perte malheureusement, car si personne ne pouvait à l’époque se prémunir d’une autorisation légale pour produire, les déficits financiers récurrents rendaient la puissance publique insensible à ce qui lui apparaissait comme de la contrebande pure et simple des ressources nationales, ce qui non seulement conditionnait autoritairement le sens du partage, mais également la forme officielle de l’exploitation directe. Mais sans réelle volonté de coordination globale et de négociation avec les acteurs déjà présents sur les sites, le système mis en place par l’État pour se réserver l’appropriation de l’usufruit de l’exploitation des gisements, fut donc aussi inefficace que coûteux en termes de surveillance. Le faible contrôle de l’organe central sur les ramifications administratives locales de l’exploitation conduisit également à nombre de réinterprétations contextuelles des règles officielles de la production et du commerce, le pouvoir public se concrétisant dans les mines par une corruption généralisée et d’importantes fuites de production aux bénéfices individuels des seuls titulaires de l’autorisation administrative. Les guaqueros, qui oeuvraient depuis plusieurs générations dans des régions ignorées par l’État n’entendaient cependant pas être exclus du partage, les intérêts individuels des informels menant une concurrence farouche à l’opportunisme des représentants de l’organisation minière officielle. Se sentant progressivement évincé de la production, les caciques renforcèrent donc leur contrôle politique dans les régions minières à la faveur d’une exacerbation des volontés populaires qui donnait plus de crédit à leur autorité. Portés par la masse de la population des guaqueros mécontents qui trouvaient là une autre raison majeure de rejoindre les réseaux informels, les différents caciques accédèrent ainsi à un pouvoir politique local dont l’ascendance croissante rentra directement en conflit avec l’autorité du gouvernement central. Forts de leurs capacités d’influence sur le climat socio-politique de la région, les chefs locaux se substituèrent alors complètement à l’administration publique et commencèrent à attribuer eux-mêmes des droits informels de production, usant de la menace comme d’un élément clef dans la négociation et la passation d’accords contractuels avec les mines officielles du gouvernement. La production clandestine se développa donc avec l’accord stratégique (mais néanmoins pas totalement désintéressé) des protagonistes locaux de l’administration minière, et en dépit des tentatives du pouvoir central pour rationaliser l’exploitation, les règles appliquées aux objets en situation devenant éminemment réinterprétables sitôt que la réalité du contexte suggère un modèle alternatif pour assurer et réguler la coordination[10]. Dans les années soixante-dix, on estima cette production informelle au alentour de 90% des émeraudes entrant sur les marchés internationaux, la définition d’accords consensuels entre intervenants officiels et non-officiels ayant aboutie à une configuration organisationnelle singulière où l’expression des comportements les plus opportunistes trouvait une certaine rationalité sitôt que subsistait le risque moral (dû aux défauts d’observation de l’État). Face à l’affluence de milliers de mineurs indépendants dans les sites, la puissance publique fut très vite consciente que la multiplication numérique des « passagers clandestins » de l’exploitation attestait non seulement d’une franche incomplétude des procédures contractuelles officielles, mais également d’un défaut des processus de contrôle, de répression et de surveillance des mines. Contraint de réagir pour affirmer son pouvoir, il ordonna finalement l’occupation militaire des gisements pour éliminer la Mineria non officielle, et permettre malgré tout la continuation de l’activité minière légale. De l’extraordinaire période de violence qui s’en suivit, personne ne sortit en vainqueur, hormis les caciques qui, intronisés par les armes à la faveur de la lutte contre les forces gouvernementales, avaient su tirer les meilleurs partis des affrontements. De chefs de clans, ils étaient devenus chefs de guerre puis entrepreneurs légaux, l’État à cours d’argument face à la puissance politique et militaire de ces barons les reconnaissant finalement en tant qu’intervenants officiels de la production. Les premières concessions privés leur furent donc réservées. D’entrepreneur informel chanceux à organisateur opportuniste, de médiateur social à leader économique, le cacique était donc rapidement devenu une autorité politique incontournable exerçant un pouvoir de négociation qui ne pouvait être démenti même par le gouvernement central. Si son rôle originel intrinsèque fut d’accorder des faveurs à sa clientèle et de répartir des sous-concessions entre les agents dépendant de son autorité, le cacique doit néanmoins cette prédominance dans la définition de l’organisation à sa capacité d’exercer un contrôle sur la communauté des informels dont le volume et les comportements imprévisibles constituent une menace pour la pérennité de l’exploitation officielle de l’émeraude. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’État est reconnu ce rapport de force dans la mesure où les chefs de clans sont les intermédiaires traditionnels des guaqueros qui reconnaissent leur autorité, et sur lesquels la puissance publique n’a que peu de prise. Il reste maintenant à savoir si le fait que les caciques bénéficient d’une reconnaissance officieuse ou officielle légitimant leurs actions et formalisant leurs propres règles d’organisation, n’érodera pas leur autorité relative vis-à-vis des milliers d’informels et d’indépendants qui ne profitent pas de tels avantages. La société des mines n’étant encore que très partiellement intégrée à l’espace national, ne va t-on pas voir apparaître logiquement de nouveaux acteurs sociaux rompus à défendre leurs droits face aux préoccupations purement accumulatrices et opportunistes des anciens caciques devenus depuis actionnaires dans le conseil d’administration des sociétés légales ? • Les syndicats de petits producteurs Malgré la prédominance des caciques dans la régulation des exploitations minières, une autre force politique issue de l’informel a récemment fait son apparition, en grande partie en réaction au désintéressement des anciens chefs de clans devenus depuis exploitants légaux. En effet, le processus de légalisation qui a permis à d’anciens guaqueros l’accès à la reconnaissance institutionnelle a fortement déstabilisé le système de représentation sociale des informels exploitants. Si auparavant, la défense des intérêts personnels des caciques passait par la lutte politique, puis militaire contre les forces gouvernementales, aujourd’hui, physiquement et officiellement intéressés à l’exploitation de l’émeraude, ces derniers ne semblent plus concernés par le sort des milliers d’indépendants dont la situation reste inchangée. Au contraire, les anciens dirigeants informels qui, hier, imposaient une participation franche à la production des mines par le pouvoir de leur influence stratégique sur le climat socio-politique, oeuvrent dorénavant à l’élimination des guaqueros qui contrarient leurs désirs de modernité pour cette exploitation traditionnelle et archaïque. Pourtant issue directement de l’informel, cette nouvelle classe entrepreneuriale qui désire la rationalisation des modes de production minier, ne semble plus vouloir céder aux préoccupations altruistes des leaders d’avant la guerre des émeraudes. Ces derniers étaient alors suffisamment confiants en leur pouvoir pour ne pas craindre l’émergence de rivaux potentiels, et entretenaient la cohésion sociale en « laissant sa chance aux autres ». Cette « solidarité paternaliste » tend donc à disparaître depuis la fin des affrontements et l’amorce du processus de légalisation, les caciques se réservant exclusivement à la protection des intérêts miniers dont ils jouissent dorénavant en toute légalité. De ce fait, il devient maintenant de plus en plus difficile pour les mineurs indépendants de travailler dans les sites miniers, certains tel celui de Coscuez ayant été grillagé et partagé entre les clientèles des principaux leaders de l’émeraude, d’autres comme Muzo subissant une réduction des tambres et donc une raréfaction des découvertes potentielles. Des syndicats non-officiels réunissant les guaqueros se sont donc formés, mobilisant une grande partie de la classe des informels autour de la défense des droits de la guaca. Leur action revendicatrice se traduit par des négociations collectives avec les dirigeants miniers officiels pour l’instauration d’un pacte social réservant des droits d’exploitation aux informels dont autrefois ils étaient consciemment les plus farouches défenseurs. Afin de perpétuer la Mineria en dépit des forces travaillant à son éradication, les revendications concernent le maintien d’une fréquence rapide des tambres afin de préserver le niveau de revenus et de vie des guaqueros. Ce mouvement populaire lutte aussi activement pour le développement social de la région et des conditions de salubrité des exploitations, « la conscience de classe [s’y mêlant] à une défense éthique, religieuse, des pauvres et à un rejet global d’un ordre social considéré comme étant au service des riches et des étrangers[11]. » Cependant, faiblement organisés et fragiles face aux puissantes sociétés minières, ces syndicats parallèles ne disposent que d’arguments limités dans les négociations, les mines étant lourdement protégées pour éviter toute pénétration, et n’étant plus dépendantes des routes pour les transports de marchandises ou de la production. Organisés par ceux qui assuraient précédemment la maîtrise informelle de l’ordre économique et social sur les sites, la définition des cadres d’action et la régulation de l’activité procèdent de logiques procédurales qui prennent en compte pragmatiquement les spécificités du contexte, et qui limitent à ce titre la manifestation de l’opportunisme des agents non alignés. À la différence des situations précédentes, les acteurs en présence dans les zones de production (sociétés et exploitants informels) ne disposent donc plus d’une asymétrie informationnelle permettant l’expression des stratégies les plus adroites issues de la rationalité limitée et de l’opportunisme des comportements, car les mécanismes appliqués de surveillance, d’arbitrage et d’incitation découlent d’une connaissance parfaite du contexte sur lequel ils s’appliquent. Par contre, vis-à-vis de l’État central, les sociétés légales maintiennent toujours une rationalité procédurale qui entretient une asymétrie informationnelle stratégique dans le respect des termes contractuels. De ce fait, si les mouvements sociaux informels luttent avec de plus en plus de difficultés pour retarder l’instauration d’une Bourse des émeraudes qui institutionnaliserait définitivement l’exploitation de la pierre aux seuls bénéfices des caciques aujourd’hui réconciliés, la puissance publique n’est toujours pas en situation d’imposer et de contrôler des arrangements contractuels efficaces en termes de réduction de l’incertitude et de l’opportunisme de ses partenaires. Ce système qui contraindraient à l’expulsion les milliers d’aventuriers vivant de la guaca bénéfice donc de l’avenant administratif sitôt que les problèmes techniques de coordination apparaissent comme résolus par la mise en place locale de mécanismes complexes d’interactions (routine et autorité) réduisant de fait la propension des agents informels à adopter des comportements non-coopératifs conformes à leurs intérêts car découlant de la nature risquée voire radicalement incertaine de l’environnement. Malgré tout, les informels restent fermes et continuent la lutte par le biais politique, en attirant à eux les élus locaux ou nationaux qui espèrent trouver dans la défense des intérêts des plus pauvres, un mot d’ordre populiste pour rassembler autour de leur campagne. D’un autre côté, certains syndicats informels n’hésitent pas à engager des avocats pour mener les négociations avec les dirigeants miniers sur le terrain de la conciliation en usant de la menace, certains patrons officiels n’entendant pas que l’on dévoile au grand jour les détails de leur sombre passé de cacique. Ce type de rapports complexifie considérablement la situation des mines, mais tous les protagonistes officiels savent se montrer prudents quant à leur politique concernant l’exploitation minière informelle. Le fragile équilibre économique et social ne doit pas être rompu afin d’éviter de nouveaux désordres qui seraient de toute manière, néfastes à la production esméraldifère et aux intérêts immédiats des dirigeants. Les informels constituent une classe importante par le nombre, mais également par leur fonction économique. La Mineria fournit ainsi un bon alibi aux dirigeants des compagnies accusés de minimiser ou de dissimuler la plus grande partie de leur production afin d’éviter une augmentation vertigineuse des royalties dues à l’État et aux municipalités. D’après German Bernal, gérant général de Tecminas, ces petits exploitants parviendraient donc à extraire entre 60 et 70% de la production totale des émeraudes sur le site ! Les négociations entre les parties sont donc possibles même si, officiellement, les compagnies continuent de lutter contre la petite production indépendante pour « rationaliser » l’exploitation. Les tambres se raréfient certes, mais le fragile climat de statu quo dans cette région minière interdit l’application de mesures trop restrictives qui seraient à même de provoquer une nouvelle flambée de violence de la part des guaqueros. La régulation des sites passent donc par la négociation de différents groupes de pression disposant de moyens d’intervention différents, mais dont les aspirations s’équilibrent par tâtonnement, dans un système productif se voulant profitable pour tous et fondateur d’une véritable société des mines. NB : Ce texte est issu d'un travail personnel. Merci de me citer si vous l'utilisez. |