|
|
|
|
|
|
||
|
|
|
FOCUS :
Les
lois de l’exploitation indépendante • L’attribution hiérarchique des
emplacements de production B) Les processus de
coordination et de régulation de la Mineria informelle • Les caciques : des droits informels de
production au droit formel d’exploitation C) Les
conditions de l’exploitation minière informelle |
|
|
|
|
|
|
|
C) Les conditions
de l’exploitation minière informelle
Autour des exploitations informelles qui pullulent au bas de la mine officielle de Muzo, s’est nécessairement développé un système économique et commercial adéquat, répondant aux besoins élémentaires des milliers de guaqueros impliqués dans la production sauvage de l’émeraude. En effet, l’important flux migratoire à destination des zones minières a très vite entraîné une saturation des infrastructures disponibles dans les villages limitrophes, et l’inexistence de l’investissement public dans les sites d’exploitation n’a pas pour autant freiné l’ardeur des candidats à la fortune. Attirés par les perspectives d’accumulation rapide, les guaqueros pallièrent à cette lacune et organisèrent la contexture de ce qui, aujourd’hui, peut être considéré comme une véritable ville minière entièrement dévolue à l’exploitation frénétique de l’or vert. Si certains des mineurs sont originaires des bourgs environnants qu’ils regagnent harassés à la fin de la journée, la plupart des peones de la guaca venant d’autres régions du pays sont contraints, quant à eux, de demeurer sur le site même de la production plusieurs mois par an, et de s’installer provisoirement sur les flans de la vallée abritant les exploitations parallèles. De nombreuses habitations informelles se sont donc agglutinées en ruche sur les côtés de la quebrada, formant de véritables quartiers où vivent, dans des conditions d’insalubrité extrême, des familles entières dévolues corps et âme au mirage de la guaqueria. La constitution de ces lotissements informels (asentamientos informales) fut rendue possible par le développement des petits commerces et des services dans les zones de la Mineria, une prolifération engendrée et particulièrement soutenue par l’abondance des ressources générés par l’exploitation informelle des gisements et la demande en perpétuelle croissance issue des mineurs toujours plus nombreux. Les conditions de vie au coeur de la zone de production n’en demeure pas moins austères et particulièrement difficiles, compte tenu de la rudesse du climat et de l’inexistence d’équipements publics. Malgré tout, l’explosion économique du site minier et les perspectives alléchantes résidant dans l’aléa de la découverte qui peut, du jour au lendemain, transformer radicalement l’existence du guaquero, constituent encore un attrait irrésistible qui alimente sans cesse en nouveaux candidats, les villes champignons entourant les sites de production informels.
• Règles de l’habitat informel et codes de gestion des affaires « locales » : de l’installation individuelle à l’organisation collective d’une vie sociale et économique L’accès aux gisements d’émeraudes étant particulièrement fastidieux, pénible et potentiellement dangereux, les milliers de guaqueros venus travailler le tambre dans la zone de Muzo, sont tenus de vivre au moins temporairement à proximité du site où s’organise la production informelle. Les tentes de ceux qui ne font que passer s’entremêlent donc avec les baraques en bois de ce qui restent, certains mineurs, salariés par ailleurs, ne venant sur les sites qu’épisodiquement pour éprouver l’excitation de l’hypothétique découverte de la gemme qui fera subitement leur fortune et leur renommée. Abrités sommairement des intempéries par une toile de bâche tendue entre quelques minces piquets de bois, ces derniers ne se préoccupent guère de leurs conditions de subsistance et s’installent à l’endroit de leur convenance, sachant par avance que leur situation dans les mines n’est que temporaire. Ne profitant d’aucune reconnaissance sociale du fait de leur présence momentanée, ils travaillent généralement en aval du site le long du rio Minero, en retrait de la masse des mineurs indépendants vivant à l’année dans la zone esméraldifère et profitant de ce fait des meilleurs emplacements. Les autres guaqueros s’installant d’une manière durable sur le site ne sont pas logés à la même enseigne. Chacun est tenu d’assurer personnellement son logis durant la période où il résidera sur le site, afin de pouvoir reproduire durablement son effort de production dans des conditions qu’il jugera optimales pour réussir dans la mission qu’il s’est préalablement fixés, devenir riche. Il n’est donc pas rare que des caravanes de mulets transportant des planches taillées dans des arbres fraîchement coupés, précédent les convois des nouveaux arrivants. Ce précieux matériel constituera la matière première des baraquements précaires construits à la hâte sur le flanc de la vallée et qui accueilleront sans reste les néophytes candidats à la fortune. Sans eau, ni électricité, ces habitations de bois n’offrent qu’un confort rudimentaire où le souci de l’utilité du moindre espace rivalise avec la pauvreté des installations. Les lits en planches sont répartis stratégiquement sur une surface foncièrement réduite au minimum vital nécessaire, où s’entassent parfois plusieurs hommes dans les périodes d’affluence annonçant l’avènement des gran tambres. Il n’existe à notre connaissance aucun droit d’occupation formellement souscrit par les guaqueros en voie d’installation, mais les lotissements informels ne sont pas pour autant démunis de règles extralégales, capables de coordonner et de réguler dans une certaine mesure les relations sociales entre les différents occupants de ce village et d’ordonner quelque peu les implantations sauvages. Ces normes régissent la vie des informels en l’absence de plan étatique d’urbanisation des zones minières, et évitent ainsi une utilisation anarchique ou désordonnée des espaces libres sur les abords de la vallée. Ces règles sont de même nature que celles régissant les comportements de production des informels de l’émeraude : l’installation est libre de toute contrainte tant qu’elle ne menace pas le fragile climat social des lotissements et la cohabitation pacifique des acteurs en prenant trop de liberté par rapport au reste de la communauté minière. L’accès à la propriété et la construction des logements se fait donc par invasion progressive des terrains sous propriété de l’État, ce qui rend le processus plus simple que dans le cas d’une propriété privée, l’acte ne touchant personne en particulier et n’ayant jamais provoqué au cours de l’histoire de réactions de la part du gouvernement. Comme l’expliquait Hernando De Soto : « le gouvernement est toujours sensible à des considérations politiques qui peuvent présenter l’invasion, bien qu’elle soit une usurpation de propriété, comme un acte spontané de justice redistributive[12] ». Dans les mines, cette phrase prend tout son sens : la croissance effrénée de la production minière parallèlement à la légitimité tacite d’un mode d’exploitation informelle à dominante populaire, a défini une certaine tolérance de la part de l’État à l’égard des guaqueros venus tenter leur chance dans la région. L’occupation illégale des sites qui s’est traduite par la création d’une zone d’activité économique urbaine axée autour de l’émeraude, ne souffre donc d’aucune restriction légale, mais ne suscite non plus aucun aménagement officiel en infrastructures publiques. La responsabilité des conditions d’existence est, en ce sens, entièrement dévolue aux membres de la communauté informelle installée sur les flans de la quebrada.. Nul recours n’est donc évidemment possible auprès des autorités légales compétentes, la défense de l’ordre public s’opérant par le biais de règles pratiques de justice pénale remodelées et définies par les intervenants de l’exploitation informelle eux-mêmes. En cas de litiges, accusés et plaignants comparaissent donc individuellement, chacun exposant ses desiderata ou ses griefs face au cacique ou au jury composé pour l’occasion des chefs influents de la guaqueria. La conscience morale de ce microcosme social est bien sûr très différente de celle qui prévaut dans des zones urbaines bénéficiant d’un plus fort degré d’achèvement institutionnel : certains fautes qui soulèveraient le « scandale que fait le délit ordinaire auprès des consciences ordinaires[13] » apparaissent ainsi comme vénielles dans le cadre des régions minières. Mais, a contrario, certains différends ou délits n’arrivent jamais jusque au stade du « procès » s’il offense trop durement le sentiment collectif, et trouve un règlement expéditif immédiat sur les lieux même de la production quand l’acte « criminel » heurte la moyenne des consciences individuelles avec une intensité décuplée relativement aux situations contextuelles elles-mêmes. Suivant la nature du crime commis, le viol d’enfants par exemple, le coupable peut ainsi être directement lynché par la population et son cadavre abandonné au hasard du rio Minero. Crimes toutefois moins graves pour le code pénal officiel, les vols sont également la plupart du temps punis de mort, la sanction pouvant s’appliquer immédiatement sans que nul n’intervienne pour empêcher cette issue sommaire : en privant l’individu du fruit de son labeur et des moyens de sa reproduction, l’agent qui se rend responsable de cet acte délictueux met en fait en péril la survie de son homologue dans ces régions dangereuses. L’importance du délit est donc éminemment relative à la nature du contexte dans lequel il intervient, et aux sentiments qu’il engendre dans les consciences individuelles qui fonde l’esprit collectif sous la contrainte du cadre environnemental. Compte tenu des conditions difficiles d’existence dans les mines, tout crime ou délit dont l’utilité ne concourt pas à l’intérêt social ou économique collectif de la société minière sera plus amèrement réprimé que celui qui ménage une fonctionnalité en préludant à des transformations devenant nécessaires dans le contexte. Par exemple, l’extension du champ de l’exploitation sauvage et la conquête illégale de nouvelles zones d’exploration seront considérés comme des délits par les sociétés officielles ouvrant sur une nécessaire répression, alors qu’elles jouiront d’une certaine rationalité et tolérance sous l’angle des guaqueros, même si ces derniers ont pris l’habitude de passer des ententes avec les dirigeants des compagnies fixant précisément les limites de leur champ d’action. Même dans une société composée d’informels et régulée selon des principes et des codes privés parallèles, la déviance par rapport aux normes non-officielles établies peut donc assumée un rôle utile indirectement car, en permettant à l’originalité individuelle de se faire jour, elle empêche que l’autorité dont jouit la conscience morale locale ne se fige sous une forme immuable, et contribue ainsi directement à modifier les mentalités pour restaurer une harmonie avec les conditions d’existence. N’en demeure néanmoins, cette justice informelle dont l’impartialité est à relativiser à la lumière du contexte, engendre encore de nombreux morts, et le maintien d’une insécurité relative conservant aux régions minières une aura de violence qui en fait l’un des endroits les plus dangereux de Colombie. Même si le faible ascendant de la loi officielle n’implique pas pour autant une anarchie comportementale qui pourrait être néfaste au maintien des niveaux de production, la réinterprétation locale de ses attributs réglementaires ne répond certes pas aux idéaux d’optimalité de la construction morale qu’elle suggère d’ordinaire. Cependant, la potentialité d’une issue extrême pour la moindre discorde et l’impossibilité d’échapper à la sanction souvent immédiate, permettent la génération d’un cadre stabilisé qui maintient une relative atmosphère de calme prudent entre les agents. Le sentiment collectif relatif au vol y devenant plus fort du fait des difficultés du contexte et de la forme de conscience individuelle qu’il suscite, « les contrats indélicats ou indélicatement exécutés qui n’entraînent d’ordinaire qu’un blâme public ou des réparations civiles deviennent des délits[14] » dont la potentialité de sanction empêche assez inefficacement la manifestation. Paradoxalement donc, si la stabilité de l’ordre local provient d’une adaptation des règles aux réalités ambiantes et à l’état de la conscience collective qui s’y inscrit, cette organisation informelle de la vie sur les sites semble plus efficace et plus pertinente pour engendrer la coopération que ne le furent jamais les codes officiels précédents. De ce fait, malgré l’inexistence de services administratifs et d’équipements publics dans la zone minière, la prédominance de règles coutumières intransigeantes a permise l’implantation et le développement d’une véritable ville informelle autour de l’exploitation de l’émeraude, comme cela fut souvent le cas lors de la ruée vers l’or dans les territoires les plus inhospitaliers et inaccessibles de l’Alaska. Cette cité précaire abritant en permanence plus de 15.000 personnes et jusqu’à 40.000 en période d’affluence, elle constitue en fait la matérialisation de l’abnégation qui entoure la production informelle de l’émeraude. Construite pour protéger du climat malsain les premiers mineurs à s’aventurer dans la région, rien n’y est fait pour durer plus de quelques saisons. Le souci du bien être ou du confort de vie est sacrifié sur l’autel de la guaqueria au profit du fonctionnel peu coûteux qui rationalisera et rentra optimal l’effort de production du lever du jour au coucher du soleil. En dehors de ces préoccupations exclusivement productivistes, rien ne semble avoir la moindre importance, si ce n’est la survie de l’exploitation entreprise et le renouvellement de la puissance de travail. Rien ne révèle donc une volonté particulière de sédentarisation de la population, aucune construction n’étant réalisée en dur malgré la présence de nombreux acteurs depuis des années sur le site. De ce fait, les multiples affaissements de terrain dus à l’eau qui ravine sans discontinuer les pentes de la vallée, demeurent un risque permanent que les familles de guaqueros acceptent sans frémir au nom de la soif d’encaguarse. La guaca demeure avant tout une fièvre passagère qui générera la fortune ou l’abandon, nul ne pouvant d’ordinaire continuer à produire d’une manière durable compte tenu des pénibles conditions d’existence et de travail qui représentent somme toute l’apanage de l’exploitation informelle. Certains y parviennent néanmoins et, pris au piège de la ville minière, ils demeurent de très longues périodes dans la zone d’exploitation en se protégeant au mieux des « coups du sort » impromptus. Aucun guaquero ne peut cependant ignorer les règles inhérentes à cette localité informelle où travail et vie sociale se lie d’un seul tenant dynamique ; bien peu de toute façon prennent le risque d’y déroger sachant qu’une sanction plus « extrême » que la pauvreté n’est jamais impossible dans les exploitations parallèles du bas de la mine de Muzo. • Commerces et services informels dans les villes minières Les milliers de guaqueros fouillant à l’année les tonnes de résidus stériles issus de l’exploitation officielle, sont approximativement responsables de 30% de la production nationale d’émeraudes. Cet apport considérable malgré l’utilisation de techniques de production rudimentaires, a provoqué la recrudescence des esmeralderos au coeur des exploitations parallèles, attirés par les perspectives évidentes de profit autorisées sur cette production non-officielle. Ces négociants informels furent les premiers à développer le tissu commercial de la zone minière en permettant aux petits producteurs de vendre directement sur le site le fruit de leur labeur quotidien. Bravant les dangers réels des zones d’exploitation informelles, ils développèrent une circulation commerciale parallèle en exerçant, en marge de la légalité, une activité de primo-acheteur qui autorise des prix d’achat nettement plus intéressants et ainsi des marges plus importantes sur la revente des gemmes acquises directement au producteur informel. Ils permirent également aux mineurs indépendants de poursuivre leurs efforts de production d’une manière continue, sans que ces derniers n’aient besoin de s’interrompre pour vendre au marché de Chiquinquira les lots d’émeraudes découverts. En leur fournissant un débouché commercial immédiat, ils autorisèrent non seulement la pérennité de l’activité productive informelle sur les sites et l’installation progressive durable des guaqueros impliqués, mais également la création in situ d’une demande en biens de consommation supportée par la possibilité de vente immédiate de la production d’émeraudes réalisée quotidiennement. De ce fait, l’explosion des logiques productives informelles sur les sites au lendemain de la Violencia engendra, comme nous venons de le voir, la création d’une importante communauté minière vivant en marge de l’exploitation officielle dans une ville accrochée au flan de la vallée séparée par le célèbre rio Minero. Cette implantation durable fut rendue possible par la délocalisation de commerces au bas des sites miniers et dans les rues boueuses de ses quartiers improvisés, venant profiter à tous les égards de l’explosion économique de la zone. Attirées comme tous par les perspectives commerciales ouvertes par la prolifération des mineurs indépendants impliqués dans l’activité, ces officines se multiplièrent afin de satisfaire une demande en perpétuelle croissance, et ainsi de profiter indirectement des retombées économiques engendrées par l’exploitation informelle des gisements. Ainsi, les commerçants ambulants eurent vite fait d’envahir les sites esméraldifères, proposant - en marge des normes étatiques destinées à réguler l’implantation de ce type d’activité - de contrevenir à l’isolement des zones de production en fournissant aux mineurs les moyens d’y vivre d’une manière permanente. Le développement commercial du site se fit en deux étapes successives : en premier lieu, le commerce fut itinérant, les vendeurs ne proposant que de petites quantités de biens non périssables d’une manière épisodique, compte tenu de l’éloignement géographique des gisements d’émeraudes. La production informelle ne pouvait encore se prévaloir d’un climat social et politique stable propice à inciter le commerçant opérant sur une échelle réduite à s’installer durablement dans une zone en proie aux comportements les plus épidermiques. Malgré cela, l’avantage de travailler dans un endroit commercialement attrayant où il s’avérait possible - en l’absence d’une concurrence étendue et en présence d’une demande qui ne se démentirait pas - de fixer des prix conférant des marges plus incitatives que partout ailleurs, ne pouvait s’ignorer. La connaissance des clients potentiels et des besoins particuliers de la guaqueria permettait de plus de limiter considérablement l’étendue du stock, en ne proposant que les produits qui pouvaient intéresser immédiatement les mineurs et améliorer ainsi leurs conditions d’existence. Malheureusement, disposant le plus souvent d’un faible capital de départ et sans possibilité de recourir au crédit, ces premiers commerçants ne pouvaient travailler qu’au comptant, ce qui complexifiait considérablement leur tâche dans une région où les caprices de la guaqueria ne conféraient généralement pas d’une manière continue les moyens de consommer. En effet, les découvertes intéressantes pouvant quelquefois s’espacer de plusieurs semaines, les mineurs ne disposaient pas toujours sur l’heure des moyens d’acheter, même si leur situation pouvaient rapidement évoluer compte tenu du caractère aléatoire de la guaca. Cette étape permit cependant de cerner très précisément les besoins et les préférences des guaqueros et de coller au plus près à la nature de la demande. Les premiers présents dans les mines acquirent ainsi une réputation qui leur permettaient, non seulement de fidéliser la clientèle et de se spécialiser, mais de plus, de bénéficier plus facilement du crédit auprès des fournisseurs assurés des débouchés commerciaux de leur production. L’apaisement de la situation sociale dans les mines fut un incitatif puissant à l’installation croissante des commerces sur la zone. La clientèle se développa à la faveur de la fièvre de l’émeraude qui conduisit chaque jour de nouveaux candidats à la fortune, consommateurs en puissance pour les commerçants ayant déjà l’expérience du marché dans cette ville minière en plein essor. Le calcul économique était simple : le marchand pouvait se permettre de fixer ses prix de manière à s’autoriser une marge conséquente, et ainsi à se réserver un revenu net élevé en adéquation avec la situation particulière de son activité. Compte tenu de l’éloignement des sites de production et des difficultés d’accès et d’approvisionnement, les premiers commerçants acquéreurs d’un emplacement fixe se trouvaient en situation d’oligopole, une aubaine commerciale si on considère la saturation du tissu urbain sur lequel ils exerçaient auparavant leurs activités. Les marchands informels avaient également la possibilité de céder quotidiennement à l’attrait de la guaqueria, en n’hésitant pas à chercher des émeraudes dans le flot de boue courant devant leur tienda à l’instar des autres mineurs indépendants. L’activité commerciale fixe s’organisa pour cette raison d’une manière essentiellement familiale, chaque membre pouvant alternativement s’occuper de la vente du stock ou concentrer ses efforts sur la recherche des précieuses gemmes. Les activités tertiaires se développèrent et se diversifièrent pour répondre au plus près aux préférences et aux besoins particuliers de la clientèle, s’insinuant en premier lieu dans les domaines économiques laissés vacants par l’aménagement du territoire. Un service de radiotéléphone fut donc installé afin de sortir la zone de production minière de son isolement singulier. Un service d’urgence et d’odontologie fut également crée par un médecin ne dédaignant pas, hors de ses heures d’ouverture, chausser les bottes de caoutchouc pour céder comme tous à la fièvre de la guaca.
Hormis cela, magasins de fournitures, drogueries, panaderias, tiendas et
petites échoppes se multiplièrent afin de répondre à la demande indéfectible
des milliers de guaqueros présents sur le site. Depuis, un coiffeur et un cinéma-vidéo
d’une quarantaine de places ont même fait leur apparition. Un jardin
d’enfants a également été installé sur un platelage de bois de quelques
mètres carrés accueillant les niños de deux à cinq ans, les plus vieux
travaillant déjà avec leurs parents dans la Catorce. Bien que la Colombie
fasse parti des pays signataires pour la protection de l’enfance, nulle
autorité officielle n’a semblé jusqu’à présent s’intéresser à
cette pénible réalité dans les mines d’émeraudes. Mais les besoins élémentaires de l’existence quotidienne ne recouvrent pas toujours exactement les volontés consuméristes et ludiques des mineurs. Nul hasard donc si leur présence en nombre a suscité le développement de services où ils peuvent exercer à loisir ce qu’ils nomment leur deuxième religion, à savoir le jeu. Les débits de boissons et les tripots « clandestins » ont donc normalement fait leur apparition sur les bords de la quebrada, ponctionnant une part estimable des richesses générées par la guaqueria. Bingo, loterie, poker, tejo, cartes ou roulette, chacun peut jouer ou boire tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à la vie de la famille et même plus, certains hypothéquant parfois pour plusieurs mois les découvertes potentielles et les revenus à venir. Car bien évidemment, le crédit usuraire est une pratique fort répandue dans le cadre des mines. En effet, le caractère non régulier et aléatoire de la production et donc des rentrées d’argent implique que les micro-entreprises et les ménages présents dans les mines aient souvent besoin d’emprunter de petites sommes à court terme pour assurer des dépenses immédiates. Le choix des modalités d’opération dépend des commodités proposées et bien sûr du coût du crédit, les commerçants et les prêteurs d’argent constituant dans le contexte les principaux intermédiaires pour ce genre d’accords. Les taux pratiqués sont évidemment élevés compte tenu du risque et du manque d’informations sur les acteurs, et augmentent substantiellement en fonction de l’importance du crédit. L’activité des prêteurs d’argent n’est cependant jamais permanente, et peut avoir un caractère cyclique mensuel ou annuel. De plus, les services proposés sont concentrés sur un petit nombre d’emprunteurs afin de garder un taux de recouvrement élevé et de diminuer les frais de transaction et le coût d’immobilisation de l’argent du prêteur. De ce fait, ce dernier exige rarement des garanties pour des crédits de court terme qu’il ne consent de toute façon qu’à des clients reconnus de longue date. Plus courant est donc le crédit à la consommation autorisé par les commerçants eux-mêmes, la pizarra fondée sur la confiance et consentie aux clients pour leur permettre de consommer, survivre et donc continuer à produire pour rembourser. Cependant, dans tous les cas de figures, ces prêts étant souscrits à des taux usuraires de vingt pour cent par semaine, il arrive souvent que le paiement des intérêts excède la somme totale des revenus perçus par l’agent endetté sur la période négocié. Certains peuvent ainsi se retrouver contraint de continuer à réemprunter pour pouvoir continuer leur activité et rembourser la charge d’intérêt des prêts précédemment alloués. Cet endettement perpétuel qui permet à certains agents argentés de s’attacher d’une manière durable les revenus du travail de ses débiteurs, constitue à ce titre une stratégie très subtile mais pernicieuse pour jouir d’une rente perpétuellement reconductible et accumuler très vite d’importantes richesses. Subtile car il est rare que les agents endettés se résolvent à quitter les mines sans rembourser leurs dus, chacun ayant toujours l’espoir de trouver la pierre précieuse qui permettra de s’acquitter de ses dettes définitivement et d’assurer sa fortune en une fois. Pernicieuse cependant, car nul prêteur n’est à l’abri d’une embuscade qui réglerait d’une manière déterminante les soldes de ses plus importants débiteurs. N’en demeure des risques inhérents à toutes les activités commerciales ou financières menées par les agents conjointement à la recherche des émeraudes dans la rivière, leurs insignes avantages sont suffisamment éloquents pour justifier pleinement pour qu’on y investisse son capital : la nature particulière du contexte autorise ainsi des rendements élevés, et génère des revenus qui échappent évidemment à toute déclaration ou repérage fiscaux. Cependant, l’installation ne se développe pas pour autant d’une manière désordonnée ou anarchique, les organisations commerciales (constituées par les premiers vendeurs présents dans les mines) gérant l’attribution de droits spéciaux de propriété et de patentes commerciales informelles sur le site. Ces engagements sont bien évidemment subordonnés au paiement de contre-prestations de la part des contractants, relativement faibles en comparaison des perspectives commerciales attendues dans les régions minières où la population abondante engendre une demande effective croissante. Les cotisations perçues sont considérés comme un droit d’entrée dans l’organisation, et impliquent l’attribution d’un emplacement ainsi qu’une reconnaissance économique de la part des autres marchands. Ces normes extralégales permettent la régulation de l’activité commerciale en suppléant à l’absence de droits de propriété légalement reconnus, évitant ainsi les conflits d’intérêts susceptibles d’éclater entre les acteurs suivant le positionnement par rapport à la quebrada ou s’opère l’activité productive. Malgré tout, ces engagements consentis et organisés par les vendeurs eux-mêmes ne confèrent pas toujours la sécurité nécessaire que l’on peut acquérir en comparaison par le droit commercial formel. C’est pourquoi, en l’absence d’une autorité municipale, les commerçants s’acquittent la plupart du temps du paiement d’un impôt informel au cacique régissant la zone, s’octroyant ainsi une reconnaissance complémentaire et consolidant par là-même les droits consentis pour exercer leur activité commerciale sur le site minier. Le gisement esméraldifére étant particulièrement riche et de la plus haute qualité, le site de Muzo-Quipama où se situe actuellement l’essentiel de la Mineria informelle est devenu, comme nous venons de le voir, un lieu de commerce considérable attirant et générant d’incroyables quantités d’argent, car les transactions entre les négociants et les guaqueros s’y font le plus souvent en actifs liquides. L’expansion de la production et du commerce informels sur la zone ont, de ce fait, générés d’importants transferts financiers, propices à l’émergence des convoitises et au développement des vols de toute nature. Si la régulation sur le site parvient dans une certaine mesure à limiter par le biais d’une justice informelle pour le moins expéditive, la prolifération des actes de prévarication ou purement criminels qui ne feraient que nuire à l’activité productive du district, il n’en va pas de même sitôt sorti des zones d’influence des mines. À quatre heures de très mauvaise piste de la route pour Bogota, cette région inhospitalière est donc devenue le terrain d’action de bandes armées, guérillas et autres, qui n’hésitent pas à s’attaquer aux caravanes de Jeeps qui se risquent sur l’unique voie d’accès. Les esmeralderos venus négocier leurs marchandises à la mine transportent en effet d’importantes sommes d’argent à fins de transaction considérant la préférence pour la liquidité des guaqueros, et ramènent le plus souvent de grandes quantités de brut d’émeraudes. Ils constituent en cela une proie de choix pour les bandidos qui peuvent agir en dehors de la zone d’influence des districts miniers sans crainte d’un affrontement avec les milices privées des concessions ou des caciques miniers. En conclusion, on estime à l’heure actuelle, que plus de 300.000 personnes vivent indirectement de l’exploitation de l’émeraude grâce aux activités économiques engendrées par la présence permanente moyenne de plus de 30.000 guaqueros dévoués à la soif d’encaguarse. L’organisation politique et économique de cette concentration d’actifs s’est donc réalisée grâce la définition de règles et de normes constitutives d’un esprit communautaire minier, une conscience collective qui oeuvre à la pérennité de l’ordre économique et productif en fixant son Droit et les modalités précises de son application par tâtonnements successifs et non par imposition discrétionnaire. Ce lent processus d’harmonisation des comportements économiques et sociaux procédant par étapes au fur et à mesure de la détermination des attributs de la conscience collective en situation, il fut donc progressivement générateur d’une véritable société des mines vivant pour et autour de l’exploitation de la précieuse gemme verte. • La constitution d’une véritable société des mines Au début des années soixante, de nombreuses études économiques prirent pour objectif de décrire la pauvreté en termes de mauvaises conditions de logement, faisant ainsi le parallèle entre la marginalité et le développement des zones périurbaines où s’entassaient dans le plus grand dénuement les flots de migrants attirés par les perspectives alléchantes du développement économique de la ville. Desal, sous la direction de Vekemans[15], décrivit ainsi la vie au quotidien dans ces faubourgs précaires s’étendant à la périphérie des mégalopoles, sans plan d’urbanisation et sans profiter bien sûr d’une manière formelle des équipements publics garantis par la vie en agglomération. Malgré tout, il était alors impossible de conclure à la marginalité globale de ceux qui subissaient quotidiennement ces mauvaises conditions de subsistance. À Santiago du Chili par exemple, on pouvait noter à l’époque, une plus grande proportion d’ouvriers industriels dans les poblaciones callampas que dans le reste de la ville. La précarité de l’existence dans ces quartiers que l’on reconnut bientôt sous le nom générique de bidonvilles, entraînaient certes des formes indéniables de désorganisation sociale et d’éclatement des familles, se traduisant par la montée de l’alcoolisme, de la prostitution et de l’insécurité. Mais à l’instar d’Alain Touraine, on pouvait s’étonner « de la capacité de résistance des habitants de ces faubourgs pauvres, [s’expliquant] en partie par le maintien de liens familiaux étendus, et aussi par la capacité d’entraide qui se développe dans ces quartiers[16]. » Les théories économiques de l’époque présentaient donc la situation de marginalité comme non exclusive des possibilités de montée professionnelle ou d’intégration sociale, une étape pénible mais transitoire, qui devait rapidement être dépassée par les progrès de l’économie urbaine. L’informel, qui se confondait alors avec la notion de pauvreté, représentait donc un purgatoire assurant momentanément la survie dans l’attente des jours meilleurs. Dans ces termes, il ne pouvait être théoriquement appréhendé que comme l’expression formelle d’une insuffisance du développement économique ou la conséquence d’un manque de maturité de l’organisation administrative - rigidités de la planification, caractère bureaucratique de la gestion - se résorbant de lui-même au fur et à mesure du décollage industriel de la nation. Jamais dans tous les cas, l’informalité ne pouvait être due à un choix stratégique économique volontaire ; tout au plus pouvait-il être appréhendé comme l’expression de la « créativité des pauvres[17] » dans un univers où la « bidonvillisation[18] » et le cercle vicieux de la pauvreté ne laissaient que peu de ressources alternatives immédiates. Comparativement aux descriptions faites par la représentation des effets socio-économique de la croissance urbaine, les conditions de l’existence dans les mines peuvent paraître très proche de l’énoncé de la situation des bidonvilles. L’eau est puisé directement dans le rio Minero ou récupérée par des canaux collectant le ruissellement des pluies ; les égouts ou tout autre équipement infrastructurel d’assainissement sont inexistants ; l’électricité, directement volée sur les lignes installées dans les villages limitrophes grâce à des dérivations tentaculesques, est essentiellement réservée au fonctionnement des compresseurs et très rarement installée dans les habitations. Peut-on dire pour cela que cette situation précaire résulte d’une période transitoire de l’activité économique du district minier et que la marginalité globale des intervenants n’est que le reflet de l’extrême pauvreté des conditions d’existence ? Certes, non. L’analogie avec les premières approches théoriques cernant l’informel comme l’expression de stratégies de survie venant en réponse à la précarité des conditions de vie, s’arrête donc à l’énoncé de l’insuffisance des équipements. Elle ne peut en aucune sorte être étendue à la définition des raisons de l’informalité, résultant plus d’un choix consenti que d’une stratégie d’appoint en période de maturation économique du système ou de recherche d’un équilibre social. La notion de marginalité est donc aussi inopérable pour décrire un degré d’organisation sociale et économique où l’informel est devenu la norme de référence, que la définition inductive du processus de bidonvillisation pour expliquer l’émergence des stratégies parallèles. La situation actuelle de l’exploitation minière est le résultat d’une longue évolution qui intronisa l’informel comme mode de régulation prédominant, malgré le processus de légalisation et le développement économique de la production. Le concept de marginalité est donc vidé de toute sa pertinence dans un contexte où l’informel est devenu une situation majoritaire, constitutive de mécanismes économiques et sociaux généraux. Cette thèse fut en premier défendu par J. Matos Mar[19] pour le Pérou des années quatre-vingt. À cette époque, la crise générale de l’économie impliqua une baisse drastique de la capacité d’absorption de l’économie et la quasi disparition des perspectives d’ascension sociale. En conséquence, la culture sociétale développée par les individus considérés jusqu’alors comme étant en marge du système formel, se diffusa exponentiellement au plus grand nombre, échappant ainsi au statut de marginalité qui la caractérisait auparavant. L’informel devint la référence constitutive d’une nouvelle culture se manifestant dans tous les domaines de la vie sociale et économique, à l’instar de la guaqueria qui fonda une véritable société parallèle dans les mines au cours du processus de développement de l’activité minière. Malgré le caractère informel des intervenants, rien ne témoigne d’une volonté particulière d’accession à un statut officiellement reconnu qui impliquerait l’éviction de la majorité des guaqueros ne possédant pas les moyens d’organiser formellement leur activité d’extraction. La Mineria n’est donc pas une étape transitoire, mais un mode de vie fédérateur d’une organisation sociale et économique particulière, possédant ses propres codes parallèles et ses règlements normatifs. Cette complexion est destinée à maintenir un équilibre sociétal régulant l’activité des exploitations et la vie de milliers de familles de guaqueros comme nul gouvernement n’a jamais pu escompter (ou désirer) le faire. C’est en ce sens que nous pouvons parler de la constitution d’une véritable société des mines au coeur des gisements esméraldifères de Colombie. Et, c’est effectivement, grâce à ce sentiment partagé par tous les informels, que cette réalisation perdure malgré les nombreuses pressions pour l’éradiquer. En effet, ce n’est certes pas par altruisme que les dirigeants miniers ou l’État tolère la présence de ces milliers de guaqueros vivant à l’année au bas des sites miniers. La nécessité de maintenir un fragile équilibre social avec la totalité des intervenants de la production de l’émeraude fait ici force de loi, et aucune des parties officielles ne prendra le risque de provoquer un schisme dans ce statut quo, en intervenant contre la société créée par la partie purement informelle de la production esméraldifère. Se faisant, les compagnies officielles ou l’État amorceraient ainsi un processus de défense de l’identité communautaire fédérant le monde de la guaqueria, qui serait forcément néfaste au maintien des niveaux de production. De ce fait, les coûts engendrés par le cloisonnement imperméable des régions minières et la mise en oeuvre d’un processus de surveillance semblent pour l’instant constituer une des raisons majeures qui poussent les dirigeants miniers à tolérer une telle organisation parallèle indépendante. Cependant, l’étude diachronique des systèmes informels organisés nous incite à relativiser grandement toute prédiction sur le caractère évolutionniste ou perpétuel d’une telle forme d’exploitation : la coexistence de deux configurations productives sur le même site est toujours potentiellement génératrice d’une concurrence conflictuelle dans la conquête du pouvoir de marché réciproque, ce qui aboutit souvent à la disparition ou à l’absorption d’un des partenaires.[1].
Eduardo Chaparro Avila, in El Espectador, 5 janvier 1994. NB : Ce texte est issu d'un travail personnel. Merci de me citer si vous l'utilisez. |